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Revue de l’Institut du Monde et du Développement | 127

confiance dépend la manière dont le narrateur se livrera à moi, l’enquêteur, et
conditionne l’aspect qualitatif des informations qui me seront accessibles.
L’anthropologue et l’enquêté ne parlent pas le même langage et dans le cas
précis de mes recherches, l’interviewé n’est pas issu du même milieu social et
culturel. Du point de vue de la linguistique, les difficultés d’interprétation sont
réelles. Malgré l’utilisation du français, l’usage et la signification des mots ne
sont pas identiques, les référents culturels étant divergents d’une société à l’autre
et au sein d’une même société, d’un statut social à l’autre. C’est en partie afin de
limiter les risques d’une interprétation erronée des informations observées que la
pratique de la photographie est associée à l’enregistrement audio du discours et à
la prise de notes lorsque cela est possible. Ces supports, loin de s’opposer se
complètent. Au-delà des mots, l’image permet de rendre compte de la
symbolique contenue dans le discours et le corps physique tandis que l’oralité et
l’écriture permettent de situer l’image photographique dans l’historicité du sujet.

Le principe d’observation à travers l’image photographique

L’action de voir constitue un processus culturel en soi. À ce titre, elle se
construit, se déconstruit et se critique. Avant même d’être associée à une
méthode scientifique, l’observation visuelle est une pratique habituelle et
ordinaire pour tout un chacun. Faisant partie du quotidien, elle semble donc a
priori une pratique évidente et commune. Néanmoins, lorsque l’observation
visuelle est utilisée comme méthode scientifique de collecte de données, elle est
d’une tout autre nature et se différencie de la pratique habituelle par une
systématisation de l’observation : elle focalise l’intellect sur les manifestations
de la vie sociale. Dès lors, sa finalité réside dans la description scientifique des
évènements observés. L’observation fait donc partie intégrante de l’ethnographie
qui, dans le cas présent, privilégie la photographie comme support de collecte de
données. Par conséquent, une ethnographie reposant sur la pratique
photographique comporte un risque réel, celui de livrer un regard codifié du
phénomène observé.
Malgré ce risque, en tant que source d’information scientifique pouvant
contribuer à promouvoir la connaissance anthropologique d’une société, l’image
photographique constitue un document ethnographique à part entière. Dès lors,
l’image photographique revêt une nature particulière : elle constitue un lien
social entre l’observateur – l’anthropologue – et l’observé – le sujet. De cette
nature toute particulière résulte une relation : l’image doit être comprise comme
un lien entre le sujet observé et le spectateur via l’observateur. La photographie
est alors une relation sociale. En témoignant du vécu et plus particulièrement du
vécu de l’autre, la photographie accède au document ethnographique en tant que
contenu informatif nécessaire à l’analyse l’anthropologique. C’est au travers de
l’analyse du contenu de l’image que l’anthropologue rend le document
photographique intelligible. L’image photographique est donc signifiée par
l’anthropologue. Le document est ainsi promu en instrument de connaissance.
Cette faculté de l’image est rendue possible par sa double dimension. En
montrant ce qui va au-delà des mots, elle met à nu l’inconscient contenu dans le
sujet observé. L’image contient ce qui n’est pas exprimé et ce qui n’est pas
traduisible par l’oralité et l’écriture. Non seulement elle montre ce qui est
observé par la vue mais elle révèle l’inconscient du sujet observé, ce qui est


RIMD – n° 1 – 2011
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