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122 | La pauvreté au Sénégal et en Éthiopie

« D’abord, il n’y a de sociétés qu’entre vivants. Les phénomènes sociologiques
sont de la vie. Donc, la sociologie n’est qu’une partie de la biologie tout comme
la psychologie, car vous et nous n’avons affaire qu’à des hommes en chair et en
os, vivants ou ayant vécu. Ensuite, la sociologie comme la psychologie humaine
est une partie de cette partie de la biologie qu’est l’anthropologie, c’est-à-dire, le
total des sciences qui considèrent l’homme comme être vivant, conscient et
sociable » (Mauss, 1950 : 285).
En tant qu’interprétation des phénomènes culturels, l’anthropologie tente de
saisir à la fois les phénomènes collectifs et les expressions individuelles qui sont
les manifestations de la vie sociale. Dès lors, la spécificité d’une recherche
anthropologique réside dans sa capacité à relater de l’observation des cultures
autres, des cultures différentes tout en faisant fi de tout a priori. L’ethnographie,
en tant que méthode d’investigation de la recherche anthropologique, fait
référence à la collecte, à la classification et à la transcription des données
recueillies lors du terrain. Elle rend compte de l’observation des évènements et
constitue la mémoire du témoignage. Présupposer l’ethnographie telle la
transcription de données brutes revient à envisager que toute ethnographie est a
priori observation et donc constitue une interprétation culturelle. En effet, ce que
l’œil voit, ce que l’oreille entend est « culture ». L’espace vierge d’interprétation
n’existe pas car il est a priori espace d’interprétation culturelle, donc pensé et
ordonné, autrement dit construit. L’observation humaine se trouve être ainsi dans
l’incapacité de percevoir un espace vide de sens. Dans son ouvrage Exercices
1
d’ethnologie , Robert Jaulin, souligne cette problématique en démontrant que
l’observation est inhérente à la culture :
« Quelles que soient les contraintes techniques, écologiques ou économiques,
l’aménagement d’un territoire est d’abord un aménagement humain. Cet
aménagement ne part donc jamais de rien, il n’y a pas de table rase humaine
préalable ; on ne déménage pas un territoire, on l’aménage ; que les hommes y
arrivent ou y soient déjà. Aménager un territoire en faisant fi de l’identité des
populations qui s’y trouvent ou doivent s’y installer revient à le déménager, à
l’expulser de lui-même » (Jaulin, 1999 : 43).
Cette caractéristique de l’intellect met en lumière la limite de l’observation
humaine lorsqu’elle se destine à relater les phénomènes sociaux. Cette spécificité
propre à chacun semble être en opposition à toute démarche scientifique. Par
conséquent, toute méthode ethnographique doit prendre en considération cet
aspect limitatif, indépendant de la volonté de chacun et véritable talon d’Achille
de l’anthropologue dont la préoccupation première et obsessionnelle sera de
lutter contre. De fait, la seule présence du chercheur auprès des populations qu’il
se veut étudier ne garantit pas la réussite de l’étude ethnographique, de même
que l’absence de terrain ne saurait discréditer la teneur scientifique de recherches
anthropologiques. Le caractère scientifique de l’analyse dépend de la précision
des observations relatées ainsi que de la confrontation continuelle des
informations recueillies et des hypothèses interprétatives. Toute observation
anthropologique aspire à l’auto-critique et requiert le doute. La complexité
première du terrain n’est pas physique mais intellectuelle car elle consiste à
neutraliser l’a priori. Une recherche anthropologique impose à l’anthropologue

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R. Jaulin (1999).

RIMD – n° 1 – 2011
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