Page 124 - RIMD_2011-1
P. 124
124 | La pauvreté au Sénégal et en Éthiopie

toute sorte ne contribuent pas à mettre à l’aise le chercheur. Pourtant, l’étude de
la perception de la pauvreté nécessite de nouer des relations durables avec des
populations difficilement accessibles de par leur condition économique et
sociale, caractéristique qui rend l’observation délicate tant du point de vue de
l’observation physique que sociale. Les populations pauvres occupent certains
quartiers qualifiés de difficiles, où sévit une forte criminalité et vivent pour
nombre d’entre elles dans des conditions de dénuement très éloignées de celles
de l’anthropologue. Depuis quelques années, la recrudescence généralisée de la
violence dans certains quartiers pauvres et plus encore, durant les périodes de
fêtes religieuses telle que la tabaski, accentue d’autant plus la difficulté de
réaliser un terrain ethnographique en ces lieux. De surcroît, un terrain en milieu
sensible impose certaines précautions. À Dakar, l’anthropologue doit protéger
son matériel de travail de la convoitise et doit assurer sa sécurité.
Pour ces raisons et pour bien d’autres encore, les conditions de production du
récit anthropologique dans les quartiers pauvres de la capitale sont délicates.
Ceci d’autant plus que le Sénégal est un pays « ethnologisé », la population
faisant fréquemment l’objet d’études commanditées par diverses organisations et
institutions. Cette caractéristique représente une difficulté supplémentaire à une
enquête de terrain dans la mesure où la population a une certaine “expérience” de
la réalisation d’études et donc peut, à terme, être prompte à répondre de façon
biaisée à certaines questions ou pire encore, à adopter une attitude construite
pour satisfaire les interrogations du chercheur. Ce risque est bien réel. De
surcroît, l’essor du tourisme de masse depuis les années 1980 a fortement
influencé le mode de vie des populations et a contribué à façonner une certaine
« image » des occidentaux en général qui a fortement contribué à la construction
d’a priori auxquels l’anthropologue est régulièrement affabulé. Cette particularité
du Sénégal constitue une difficulté subsidiaire dans le cadre de la réalisation de
recherches anthropologiques in situ.
Le touriste spécifiquement et l’occidental en général, sont en proie à toute sorte
de jugements de valeur assimilant notamment ces derniers à des individus qui ne
s’intéressent pas à la culture du pays, qui restent insensibles aux conditions de
vie des populations, vivant eux-mêmes dans l’oisiveté. Bien que cette
interprétation reflète une certaine réalité d’une majorité de touristes, il n’en est
pas moins qu’elle nuit fortement à l’anthropologue. En conséquence,
l’anthropologue, victime indirecte du tourisme de masse et des croyances
populaires, est sollicité par toute une population d’individus comme par exemple
les vendeurs à la sauvette et les curieux de tous bords qui tentent de tirer bénéfice
de la présence de l’étranger dans le quartier. Par ailleurs, certains enquêtés
peuvent avoir tendance à essayer d’obtenir une contrepartie ou à monnayer leur
contribution à l’étude, ce qui contraint certains individus à s’inventer un intérêt
quelconque qui se manifeste par l’invention d’informations susceptibles de
susciter l’intérêt de l’anthropologue. Il est une évidence : malgré tous ses efforts,
l’anthropologue est un étranger de passage.
Réaliser un terrain relatif à l’étude de la pauvreté à Dire Dawa (Ethiopie)
regroupe également certaines difficultés. D’une part, les tensions politiques dans
cette région proche de l’Ogaden, région frontalière avec la Somalie, sont vives et
constantes. Des troupes militaires éthiopiennes sont déployées afin d’assurer le
contrôle de sa frontière avec la Somalie et de limiter les incursions de groupes
fondamentalistes armés dans la région. Cette région reste caractérisée par des


RIMD – n° 1 – 2011
   119   120   121   122   123   124   125   126   127   128   129