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Revue de l’Institut du Monde et du Développement | 157

présent très rares, se multiplient. L’image du Japonais reste donc toujours
ambivalente, son côté positif étant celui d’un dieu correspondant à un senti-
ment d’admiration, et son côté négatif celui d’un ogre évoquant un sentiment
de crainte. Louis Aubert qui cite un article du Toyo Keisai Shimpo, écrit : « Il
est grand temps, disait un écrivain japonais, que le Japon cesse de se faire
passer pour un grand héros moral, un Confucius ou un Jésus-Christ, engagé
dans une guerre sainte, sans vues intéressées. Quelques-uns de ses actes et
beaucoup des mesures qu’il projette ne s’accordent pas avec ce sublime
idéal. Dire que l’on veut une chose et faire le contraire, voilà ce que nous
devrions éviter. Si nous avons l’intention de prendre des territoires, prenons-
les ouvertement. Nous avons besoin de modifier un peu notre langage diplo-
matique ».
En abusant de sa force, il semble maintenant que le Nippon ivre de rage soit
en train de commettre des excès. Le danger qui le menace, danger commun à
tous les héros, vient de lui-même. Il risque d’être victime de son orgueil (ou
dans le langage mythologique, de la jalousie des dieux). Il est donc temps de
mettre un terme à ses débordements, et c’est ce que fait le président Roose-
velt en lui imposant une paix modérée en guise de punition (Roosevelt repré-
sente ici le dieu jaloux). La trajectoire de l’image du Japonais semble donc
suivre celle du cycle d’Icare qui montre que si l’homme peut être exalté
jusqu’à se sentir des attributs divins, ce faisant, il présume de ses forces et va
au désastre. Icare, par orgueil, vole imprudemment trop près du Soleil qui se
venge en fondant la cire attachant les ailes sur les épaules du jeune homme.
Après une chute vertigineuse, il s’abîme dans la mer qui depuis porte son
nom dans la légende. Dans la caricature, après avoir représenté le Japon sous
un aspect héroïque, puis divin, les artistes se vengent de ses excès en le fai-
sant tomber dans une mer de sang. La dégringolade du héros est illustrée ici
par cette punition graphique. On voit donc l’image divine du Japon se rider
pour prendre soudain une face d’épouvante. Cette évolution montre que les
artistes prennent conscience du caractère ambivalent de la puissance suprême
qui a aussi son côté bestial. Son caractère insondable devient alors un dieu de
terreur illustrant la peur de l’inconnu. Évocation d’une force cosmique sur-
humaine au point d’en devenir inhumaine. Évocation aussi de la pulsation de
l’univers à travers le cycle sans fin des créations et des destructions, et peut-


visage de Mutsu-Hito se lève à l'horizon. Tel un vampire, il porte deux redoutables crocs.
Toujours par Orens, on trouve une estampe intitulée S.M. Mutsu-Hito avec la légende :
« Empereur du monde civilisé, préparateur du péril jaune ». Sur une autre estampe
d’Orens intitulée S. M. Nicolas II et dernier, le Mikado dont la tête est un soleil rayonnant
marqué « Moukden, Tsousima », tient dans ses deux mains la tête tranchée du tsar. En
arrière-plan, la bombe de la première révolution éclate avec son cortège de
revendications : « À bas l’autocrate, liberté révolution, constitution, suffrage universel ».

RIMD – n o 3 – 2012
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