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156 | Le péril jaune est en nous
Louis Aubert qui s’intéresse à la représentation de l’Asiatique dans la cons-
cience d’Occidentaux, explique que si l’on continue en 1905 à se « représen-
ter l’Asie et ses hordes avec les mêmes mots et les mêmes images
qu’employaient au XIIIe siècle les contemporains de saint Louis qui entendi-
rent parler des Mongols ou qui les virent », c’est parce que « nos idées sur le
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péril jaune datent de six siècles et demi » . Depuis cette époque lointaine,
les communications par terre, jadis actives, entre l’Europe et l’Asie orientale,
furent rompues par l’Islam qui s’interposa comme un écran entre l’Orient
bouddhique et l’Europe chrétienne, fermant ainsi toutes les routes. La « ques-
tion d’Orient » a pendant longtemps éclipsé celle d’Extrême-Orient. René
Pinon lui aussi ressort le vieux spectre de Gengis Khan : « L’extrême éloi-
gnement du champ de bataille, les proportions gigantesques de la guerre qui
mettait en action la puissance de deux grands États dont l’un est européen ;
l’immense chemin de fer à l’extrémité duquel le drame allait s’accomplir ; ce
pays aux noms barbares qui n’ont jamais retenti dans notre histoire et que
nos lèvres s’accoutument mal à prononcer ; ces peuples sauvages, Koun-
gouses, Mandchous et Mongols qui jadis, avec l’Empereur inflexible (Gen-
gis-Khan), furent les conquérants du monde et qui, tout à coup, réapparais-
saient sur la scène ; le paysage même où l’action se développait : les trains
roulant sur la glace et, dans la nuit sans lune, le glissement silencieux des
torpilleurs, tout, les acteurs, l’enjeu et le cadre, contribuaient à grandir
l’impression saisissante que la guerre a produite dès la première heure sur les
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populations européennes » .
XIX. L’ogre des Russes
En mai 1905, l’escadre russe venue de la Baltique sous le commandement de
l’amiral Rodjetsvensky est à son tour anéantie (bataille de Tsou-Sima). La
victoire du Japon est désormais totale. Les illustrations relatives au péril
jaune deviennent plus agressives. Les Japonais nous sont maintenant présen-
tés comme de véritables ogres assoiffés de sang en proie à un véritable dé-
88
chaînement de violence . Les représentations d’anthropophagie jusqu’à
o
85 Mille, série L’Arc-en-ciel ; La fin prochaine d’une dynastie, n 30, janvier 1905 ; Un
o
autre Port-Arthur n 49, mars 1905.
86 L. Aubert, Paix japonaise, op. cit.
87 R. Pinon, La lutte pour le Pacifique, op. cit.
88 Dans le numéro 5 de La Cravache, par Marmonier, Mutsu-Hito est qualifié de
« mangeur de blancs ». Dans le numéro 6 de la série, le maréchal Oyama devient « L'ogre
des Russes ». Dans la série La guerre russo-japonaise par Orens, le même maréchal
Oyama dévore allègrement des soldats russes tandis que du sang lui dégouline sur la
barbichette. Même type d'interprétation sur une estampe de Muller où le Nippon avale le
soldat moscovite. Dans le numéro 8 de la série La guerre russo-japonaise d’Orens, le
RIMD – n o 3 – 2012
Louis Aubert qui s’intéresse à la représentation de l’Asiatique dans la cons-
cience d’Occidentaux, explique que si l’on continue en 1905 à se « représen-
ter l’Asie et ses hordes avec les mêmes mots et les mêmes images
qu’employaient au XIIIe siècle les contemporains de saint Louis qui entendi-
rent parler des Mongols ou qui les virent », c’est parce que « nos idées sur le
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péril jaune datent de six siècles et demi » . Depuis cette époque lointaine,
les communications par terre, jadis actives, entre l’Europe et l’Asie orientale,
furent rompues par l’Islam qui s’interposa comme un écran entre l’Orient
bouddhique et l’Europe chrétienne, fermant ainsi toutes les routes. La « ques-
tion d’Orient » a pendant longtemps éclipsé celle d’Extrême-Orient. René
Pinon lui aussi ressort le vieux spectre de Gengis Khan : « L’extrême éloi-
gnement du champ de bataille, les proportions gigantesques de la guerre qui
mettait en action la puissance de deux grands États dont l’un est européen ;
l’immense chemin de fer à l’extrémité duquel le drame allait s’accomplir ; ce
pays aux noms barbares qui n’ont jamais retenti dans notre histoire et que
nos lèvres s’accoutument mal à prononcer ; ces peuples sauvages, Koun-
gouses, Mandchous et Mongols qui jadis, avec l’Empereur inflexible (Gen-
gis-Khan), furent les conquérants du monde et qui, tout à coup, réapparais-
saient sur la scène ; le paysage même où l’action se développait : les trains
roulant sur la glace et, dans la nuit sans lune, le glissement silencieux des
torpilleurs, tout, les acteurs, l’enjeu et le cadre, contribuaient à grandir
l’impression saisissante que la guerre a produite dès la première heure sur les
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populations européennes » .
XIX. L’ogre des Russes
En mai 1905, l’escadre russe venue de la Baltique sous le commandement de
l’amiral Rodjetsvensky est à son tour anéantie (bataille de Tsou-Sima). La
victoire du Japon est désormais totale. Les illustrations relatives au péril
jaune deviennent plus agressives. Les Japonais nous sont maintenant présen-
tés comme de véritables ogres assoiffés de sang en proie à un véritable dé-
88
chaînement de violence . Les représentations d’anthropophagie jusqu’à
o
85 Mille, série L’Arc-en-ciel ; La fin prochaine d’une dynastie, n 30, janvier 1905 ; Un
o
autre Port-Arthur n 49, mars 1905.
86 L. Aubert, Paix japonaise, op. cit.
87 R. Pinon, La lutte pour le Pacifique, op. cit.
88 Dans le numéro 5 de La Cravache, par Marmonier, Mutsu-Hito est qualifié de
« mangeur de blancs ». Dans le numéro 6 de la série, le maréchal Oyama devient « L'ogre
des Russes ». Dans la série La guerre russo-japonaise par Orens, le même maréchal
Oyama dévore allègrement des soldats russes tandis que du sang lui dégouline sur la
barbichette. Même type d'interprétation sur une estampe de Muller où le Nippon avale le
soldat moscovite. Dans le numéro 8 de la série La guerre russo-japonaise d’Orens, le
RIMD – n o 3 – 2012

