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Revue de l’Institut du Monde et du Développement | 151
des lettrés, des savants et des artistes, vous nous avez traités de barbares. Main-
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tenant que nous avons appris à tuer, vous nous appelez civilisés » .
À l’occasion du désastre de Moukden, Orens a recours à des symboles reli-
gieux présentant les généraux japonais comme de véritables divinités dont la
puissance insoupçonnée se révèle soudain aux yeux des Occidentaux. En re-
prenant l’image du saint suaire du Christ, il nous montre le maréchal Oyama
debout devant le soleil levant, déployant un drapeau japonais sur lequel appa-
raît le visage jaune de l’empereur Mutsu-Hito qu’il présente fièrement à la face
du monde. Ici, le linceul n’est autre que le pavillon de guerre japonais avec ses
72
rayures rouge sang . L’image du Mikado éclipse maintenant celle du Christ
comme si l’artiste avait perdu foi en la civilisation judéo-chrétienne. C’est
d’ailleurs bien cette analyse qu’il faut retenir comme le confirme une estampe
intitulée civilisée où l’on découvre un Russe et un Japonais s’entretuant devant
un crucifix dont l’occupant traditionnel n’est plus qu’un simple squelette. Lé-
73
gende : « Russes et Japonais après 20 siècles de christianisme » . Cette es-
tampe a été réalisée alors que Charles Péguy écrivait quelques jours plus tard
dans son Cahier Zangwill du 30 octobre 1904 : « au moment même où j’écris,
l’humanité, qui se croyait civilisée, au moins quelque peu, est jetée en proie à
l’une des guerres les plus énormes, et les plus écrasantes […] ». Mille a égale-
ment recours à des symboles religieux pour illustrer la puissance quasi divine
du Japon qui étonne le monde. En bon connaisseur de la civilisation japonaise,
à en juger par l’exactitude des représentations des tsuba, Tachi et autres détails
de l’armement traditionnel des samouraïs, il nous propose un nouveau Boud-
dha japonais composé des têtes des principaux chefs militaires nippons s’étant
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illustrés dans le conflit : Oyama, Nogi, Oku et Kuroki . Ce n’est donc pas un
Bouddha pacifiste que l’on découvre, mais un Bouddha guerrier. Cette sensa-
tion est accentuée par la position même du nouveau Bouddha au centre du
drapeau de guerre japonais avec ses faisceaux rouge sang sur fond blanc éma-
nant du centre de l’estampe, et évoquant le double visage d’une Asie à la fois
féroce et féconde. Ces interprétations montrent que l’effet de stéréotype à bas-
cule s’étendrait même aux religions des deux belligérants, au profit du boud-
dhisme qui supplanterait la religion chrétienne sur fond de péril jaune.
71 Carnets de l’exotisme, n 5, mai 1905, Dany Savelli.
o
72 Orens, n 20 de L'Actualiste satirique, mars 1905, Lithographie aquarellée et tirée à 150
o
exemplaires.
73 Orens, L’Actualiste n 8, 1904 intitulé Civilisés, Lithographie aquarellée.
o
74 Mille, L'Arc-en-Ciel, n 45, mars 1905, paniconographie ou gillotage aquarellée.
RIMD – n o 3 – 2012
des lettrés, des savants et des artistes, vous nous avez traités de barbares. Main-
71
tenant que nous avons appris à tuer, vous nous appelez civilisés » .
À l’occasion du désastre de Moukden, Orens a recours à des symboles reli-
gieux présentant les généraux japonais comme de véritables divinités dont la
puissance insoupçonnée se révèle soudain aux yeux des Occidentaux. En re-
prenant l’image du saint suaire du Christ, il nous montre le maréchal Oyama
debout devant le soleil levant, déployant un drapeau japonais sur lequel appa-
raît le visage jaune de l’empereur Mutsu-Hito qu’il présente fièrement à la face
du monde. Ici, le linceul n’est autre que le pavillon de guerre japonais avec ses
72
rayures rouge sang . L’image du Mikado éclipse maintenant celle du Christ
comme si l’artiste avait perdu foi en la civilisation judéo-chrétienne. C’est
d’ailleurs bien cette analyse qu’il faut retenir comme le confirme une estampe
intitulée civilisée où l’on découvre un Russe et un Japonais s’entretuant devant
un crucifix dont l’occupant traditionnel n’est plus qu’un simple squelette. Lé-
73
gende : « Russes et Japonais après 20 siècles de christianisme » . Cette es-
tampe a été réalisée alors que Charles Péguy écrivait quelques jours plus tard
dans son Cahier Zangwill du 30 octobre 1904 : « au moment même où j’écris,
l’humanité, qui se croyait civilisée, au moins quelque peu, est jetée en proie à
l’une des guerres les plus énormes, et les plus écrasantes […] ». Mille a égale-
ment recours à des symboles religieux pour illustrer la puissance quasi divine
du Japon qui étonne le monde. En bon connaisseur de la civilisation japonaise,
à en juger par l’exactitude des représentations des tsuba, Tachi et autres détails
de l’armement traditionnel des samouraïs, il nous propose un nouveau Boud-
dha japonais composé des têtes des principaux chefs militaires nippons s’étant
74
illustrés dans le conflit : Oyama, Nogi, Oku et Kuroki . Ce n’est donc pas un
Bouddha pacifiste que l’on découvre, mais un Bouddha guerrier. Cette sensa-
tion est accentuée par la position même du nouveau Bouddha au centre du
drapeau de guerre japonais avec ses faisceaux rouge sang sur fond blanc éma-
nant du centre de l’estampe, et évoquant le double visage d’une Asie à la fois
féroce et féconde. Ces interprétations montrent que l’effet de stéréotype à bas-
cule s’étendrait même aux religions des deux belligérants, au profit du boud-
dhisme qui supplanterait la religion chrétienne sur fond de péril jaune.
71 Carnets de l’exotisme, n 5, mai 1905, Dany Savelli.
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72 Orens, n 20 de L'Actualiste satirique, mars 1905, Lithographie aquarellée et tirée à 150
o
exemplaires.
73 Orens, L’Actualiste n 8, 1904 intitulé Civilisés, Lithographie aquarellée.
o
74 Mille, L'Arc-en-Ciel, n 45, mars 1905, paniconographie ou gillotage aquarellée.
RIMD – n o 3 – 2012

