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150 | Le péril jaune est en nous
dentale ». Charles Laurent, qui se trouve à Tokyo, note que dans les rues, les
Japonais regardent les Européens « dans les yeux avec une froideur arrogante ;
le succès de Port-Arthur n’est pas étranger à cette attitude. Ils se redressent et
semblent avoir grandi ; on croirait vraiment que toutes les getas (sandales en
bois) se sont haussées de quelques centimètres ». À mesure qu’il remporte des
67
succès militaires, le Japonais grandit aussi dans la caricature . Quelques jours
après la reddition de Port-Arthur, le 22 janvier 1905, l’armée du tsar tire sur la
foule à Saint-Pétersbourg, faisant des centaines de victimes. Cet événement
tragique provoque une vague d’indignation contre le régime moscovite. Dans
la caricature, l’image du tsar se détériore. Il perd son statut de justicier pour
adopter celui d’agresseur. Pour le punir de cet acte odieux contre son peuple,
on se sert maintenant des Japonais dans le rôle du justicier pour lui administrer
68
une bonne correction . Dans l’imaginaire, les trajectoires des images du Russe
et du Japonais se croisent au détriment de Nicolas II.
XV. Un effet de stéréotype à bascule
Après la grande bataille de Moukden (mars 1905) qui se termine par un nou-
veau désastre militaire pour les Russes contraints de se replier sur Kharbine, la
réalité du péril jaune se renforce considérablement, et les Japonais qui, au dé-
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but du conflit, nous étaient présentés comme des insectes nuisibles , sont
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maintenant considérés comme de véritables héros . Ils sont associés aux per-
sonnages légendaires français les plus prestigieux. Dans un effet de stéréotype
à bascule, l’image du Japon s’européanise au détriment de celle de la Russie où
c’est son côté asiatique, synonyme de barbarie, qui se renforce. Ce que le Ja-
pon gagne en civilisation, grandeur par la taille et « européanité » au détriment
de la Russie, cette dernière gagne en barbarie, petitesse et asiatisme au détri-
ment du Japon. On comprend que l’empire moscovite qui avait occulté son
asiatisme en prenant la défense de l’Occident, retourne à cet asiatisme après sa
défaite contre le Japon. Dany Savelli cite la remarque en forme de boutade
attribuée à un ambassadeur japonais évoquant le mouvement de bascule affec-
tant l’image de son pays suivant qu’il est considéré avant ou après 1905 :
« Tant que nous avons fait œuvre de civilisation, tant que nous n’avons eu que
67 L’Actualiste d’Orens n 30 de septembre 1904, La Bêche, n 3, 1904, Légende :
o
o
« Comme il est grand celui qui nous paraissait si petit ».
68 L'Actualiste 1905, n 68, par Orens, Lithographie aquarellée.
o
o
69 Marmonier, série La Flèche n 17, 1904, Lithographie aquarellée.
70 L'Actualiste satirique, n 19, mars 1905 : Les deux grands capitaines. Napoléon
o
conseille au maréchal Oyama de ne pas aller jusqu'à Moscou. Par Orens, Lithographie
aquarellée.
RIMD – n o 3 – 2012
dentale ». Charles Laurent, qui se trouve à Tokyo, note que dans les rues, les
Japonais regardent les Européens « dans les yeux avec une froideur arrogante ;
le succès de Port-Arthur n’est pas étranger à cette attitude. Ils se redressent et
semblent avoir grandi ; on croirait vraiment que toutes les getas (sandales en
bois) se sont haussées de quelques centimètres ». À mesure qu’il remporte des
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succès militaires, le Japonais grandit aussi dans la caricature . Quelques jours
après la reddition de Port-Arthur, le 22 janvier 1905, l’armée du tsar tire sur la
foule à Saint-Pétersbourg, faisant des centaines de victimes. Cet événement
tragique provoque une vague d’indignation contre le régime moscovite. Dans
la caricature, l’image du tsar se détériore. Il perd son statut de justicier pour
adopter celui d’agresseur. Pour le punir de cet acte odieux contre son peuple,
on se sert maintenant des Japonais dans le rôle du justicier pour lui administrer
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une bonne correction . Dans l’imaginaire, les trajectoires des images du Russe
et du Japonais se croisent au détriment de Nicolas II.
XV. Un effet de stéréotype à bascule
Après la grande bataille de Moukden (mars 1905) qui se termine par un nou-
veau désastre militaire pour les Russes contraints de se replier sur Kharbine, la
réalité du péril jaune se renforce considérablement, et les Japonais qui, au dé-
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but du conflit, nous étaient présentés comme des insectes nuisibles , sont
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maintenant considérés comme de véritables héros . Ils sont associés aux per-
sonnages légendaires français les plus prestigieux. Dans un effet de stéréotype
à bascule, l’image du Japon s’européanise au détriment de celle de la Russie où
c’est son côté asiatique, synonyme de barbarie, qui se renforce. Ce que le Ja-
pon gagne en civilisation, grandeur par la taille et « européanité » au détriment
de la Russie, cette dernière gagne en barbarie, petitesse et asiatisme au détri-
ment du Japon. On comprend que l’empire moscovite qui avait occulté son
asiatisme en prenant la défense de l’Occident, retourne à cet asiatisme après sa
défaite contre le Japon. Dany Savelli cite la remarque en forme de boutade
attribuée à un ambassadeur japonais évoquant le mouvement de bascule affec-
tant l’image de son pays suivant qu’il est considéré avant ou après 1905 :
« Tant que nous avons fait œuvre de civilisation, tant que nous n’avons eu que
67 L’Actualiste d’Orens n 30 de septembre 1904, La Bêche, n 3, 1904, Légende :
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« Comme il est grand celui qui nous paraissait si petit ».
68 L'Actualiste 1905, n 68, par Orens, Lithographie aquarellée.
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69 Marmonier, série La Flèche n 17, 1904, Lithographie aquarellée.
70 L'Actualiste satirique, n 19, mars 1905 : Les deux grands capitaines. Napoléon
o
conseille au maréchal Oyama de ne pas aller jusqu'à Moscou. Par Orens, Lithographie
aquarellée.
RIMD – n o 3 – 2012

