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Revue de l’Institut du Monde et du Développement | 149
n’était pas la Russie battue par le Japon, ce n’était pas la défaite d’un peuple
par un autre, c’était quelque chose de nouveau, d’énorme et de prodigieux :
c’était la victoire d’un monde sur un autre ; c’était la revanche qui effaçait les
humiliations séculaires supportées par l’Asie ; c’était l’espoir des peuples
d’Orient qui commençait à poindre ; c’était le premier soufflet donné à l’autre
race, à cette race maudite d’Occident qui, depuis tant d’années, triomphait sans
même avoir à lutter. Et la foule japonaise sentait cela, et les quelques autres
Asiatiques qui s’y trouvaient mêlés partageaient son triomphe. L’humiliation
de ces blancs était solennelle, effrayante !... J’avais complètement oublié que
ces captifs étaient des Russes... et je dois dire que les quelques autres Euro-
péens qui se trouvaient là, bien que n’aimant pas les Russes, éprouvaient le
même malaise : eux aussi devaient sentir que ces vaincus étaient leurs sem-
blables. Quand nous prîmes le train pour Kobé, une solidarité instinctive nous
64
réunit dans le même compartiment » .
Si la chute de Port-Arthur est ressentie par les Blancs comme une profonde
humiliation, tous les peuples opprimés y voient une revanche sur les races
occidentales qui les tiennent sous leur joug politique ou économique : « La
presse, la gravure ont porté jusqu’au fond de l’Asie et de l’Afrique le bruit de
la défaite des Russes et du recul de l’Europe : les peuples ont tressailli
d’espérance : de l’Afrique noire jusqu’aux extrémités de l’Asie, il n’en est pas
un qui n’ait ses griefs contre l’Européen : tout ce qu’ils doivent, malgré tout, de
vraie civilisation bienfaisante, ils en oublient bien vite la source pour ne se
rappeler que l’humiliation subie et le joug imposé : c’est la loi de l’histoire, et
elle n’est que justice lorsque la civilisation n’a été que le prétexte et, pour ainsi
65
dire, le véhicule du mercantilisme » . Le Japon exploite sa victoire en utilisant
la propagande. En Annam et dans toute l’Indochine, le gouvernement français
doit interdire l’entrée des journaux chinois (rédigés le plus souvent par des
Japonais) qui commentent avec trop de complaisance la chute de Port-Arthur
et la défaite des Européens. On redoute en effet que les indigènes excités ne se
révoltent. Aussi, dans la caricature, attablé devant le gâteau de la Corée, le
66
Mikado convoite-t-il déjà celui de l’Indochine . En Chine, colportée par les
agents japonais jusqu’au fond des provinces les plus reculées, la nouvelle de la
chute de Port-Arthur a un immense retentissement. On écrit que hanté par
l’exemple britannique, le Japon se considère maintenant comme « l’Angleterre
de l’Extrême-Orient », ou comme « la tête » de ce même Extrême-Orient,
réunissant « l’antique splendeur de la civilisation asiatique à la science occi-
64 Ch. Pettit, correspondant du Temps, Pays de mousmés, pays de guerre.
65 R. Pinon, La lutte pour le Pacifique, op. cit.
o
66 Molynk, série couleur n 16, janvier 1905, Lithographie aquarellée. Légende :
« L’appétit vient en mangeant ».
RIMD – n o 3 – 2012
n’était pas la Russie battue par le Japon, ce n’était pas la défaite d’un peuple
par un autre, c’était quelque chose de nouveau, d’énorme et de prodigieux :
c’était la victoire d’un monde sur un autre ; c’était la revanche qui effaçait les
humiliations séculaires supportées par l’Asie ; c’était l’espoir des peuples
d’Orient qui commençait à poindre ; c’était le premier soufflet donné à l’autre
race, à cette race maudite d’Occident qui, depuis tant d’années, triomphait sans
même avoir à lutter. Et la foule japonaise sentait cela, et les quelques autres
Asiatiques qui s’y trouvaient mêlés partageaient son triomphe. L’humiliation
de ces blancs était solennelle, effrayante !... J’avais complètement oublié que
ces captifs étaient des Russes... et je dois dire que les quelques autres Euro-
péens qui se trouvaient là, bien que n’aimant pas les Russes, éprouvaient le
même malaise : eux aussi devaient sentir que ces vaincus étaient leurs sem-
blables. Quand nous prîmes le train pour Kobé, une solidarité instinctive nous
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réunit dans le même compartiment » .
Si la chute de Port-Arthur est ressentie par les Blancs comme une profonde
humiliation, tous les peuples opprimés y voient une revanche sur les races
occidentales qui les tiennent sous leur joug politique ou économique : « La
presse, la gravure ont porté jusqu’au fond de l’Asie et de l’Afrique le bruit de
la défaite des Russes et du recul de l’Europe : les peuples ont tressailli
d’espérance : de l’Afrique noire jusqu’aux extrémités de l’Asie, il n’en est pas
un qui n’ait ses griefs contre l’Européen : tout ce qu’ils doivent, malgré tout, de
vraie civilisation bienfaisante, ils en oublient bien vite la source pour ne se
rappeler que l’humiliation subie et le joug imposé : c’est la loi de l’histoire, et
elle n’est que justice lorsque la civilisation n’a été que le prétexte et, pour ainsi
65
dire, le véhicule du mercantilisme » . Le Japon exploite sa victoire en utilisant
la propagande. En Annam et dans toute l’Indochine, le gouvernement français
doit interdire l’entrée des journaux chinois (rédigés le plus souvent par des
Japonais) qui commentent avec trop de complaisance la chute de Port-Arthur
et la défaite des Européens. On redoute en effet que les indigènes excités ne se
révoltent. Aussi, dans la caricature, attablé devant le gâteau de la Corée, le
66
Mikado convoite-t-il déjà celui de l’Indochine . En Chine, colportée par les
agents japonais jusqu’au fond des provinces les plus reculées, la nouvelle de la
chute de Port-Arthur a un immense retentissement. On écrit que hanté par
l’exemple britannique, le Japon se considère maintenant comme « l’Angleterre
de l’Extrême-Orient », ou comme « la tête » de ce même Extrême-Orient,
réunissant « l’antique splendeur de la civilisation asiatique à la science occi-
64 Ch. Pettit, correspondant du Temps, Pays de mousmés, pays de guerre.
65 R. Pinon, La lutte pour le Pacifique, op. cit.
o
66 Molynk, série couleur n 16, janvier 1905, Lithographie aquarellée. Légende :
« L’appétit vient en mangeant ».
RIMD – n o 3 – 2012

