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Revue de l’Institut du Monde et du Développement | 147

s’infiltrent sous les lits des dormeurs. Sur la troisième estampe : Le péril jaune,
réveil général, ce sont maintenant tous les chefs des grandes puissances qui
affrontent les masses asiatiques. Pour se défendre, Guillaume II s’apprête à
lancer son pot de chambre en guise de projectile.


XIII. Le péril jaune selon Villetard de Laguérie

Après la bataille de Liao-Yang qui aboutit à un véritable désastre militaire pour
les Russes, on peut lire dans la presse française des prédictions sinistres sur le
futur de l’Europe face à l’Asie. Le nom de Tamerlan est évoqué à propos de
Liao-Yang et des généraux japonais Oyama, Kuroki et Oku. Ce n’est plus
seulement à cause des Chinois que le péril jaune refait surface, mais surtout au
sujet des Japonais dont la puissance et la force surprennent et inquiètent les
Occidentaux. Partout, dans la caricature, c’est la version du péril jaune selon
Guillaume II qui fait florès, images donc d’un danger sous sa forme militaire
dont le Japon devient l’acteur principal. De l’image du dragon asiatique, on
passe à celle du tigre japonais dévorant successivement les chefs d’État des
grandes puissances européennes, pour finalement, ivre de sang, s’approprier la
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planète qu’il tient entre ses griffes . Le premier qui tombe sous la dent du
fauve, c’est Nicolas II à cause de la proximité géographique de la Russie qui a
des frontières communes avec la Chine. Villetard de Laguérie, correspondant
militaire du Petit Journal, écrit : « L’auteur de ce livre, qui croit et écrit depuis
1895, qu’il y a un péril jaune, que ce péril est militaire, et qu’il est au Japon,
attendait de jour en jour, depuis le mois d’octobre, l’explosion d’une guerre,
rendue inévitable par la rancune profonde et tenace des Japonais, qui ne par-
donnaient pas à la Russie d’avoir décidé la France et l’Allemagne à les con-
traindre de restituer à la Chine la précieuse presqu’île de Port-Arthur, cédée par
le traité de Chimonosaki […]. N’oublions pas que le stimulant qui pousse,
bataillon après bataillon, les Japonais à la mort, comme les flots du Niagara à
la chute, c’est la joie de battre tous les Blancs sur le dos des Russes, et l’espoir
enivrant de s’abattre, comme un vol de sauterelles, sur la riche Chine et sur
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l’Asie vermoulue » . L’auteur ajoute encore : « Nous sommes dupes d’une
façade. Mais derrière le Japon qu’on nous montre, est caché l’autre, le vrai,
celui qui croit pouvoir congédier sommairement ses instructeurs, et entend les
exproprier de ce qu’ils ont créé chez lui, en leur y rendant la vie impossible.
Son perpétuel sourire a des dents et des dents voraces, au service d’une frin-
gale qui ne peut pas attendre plus longtemps la cloche du dîner ». En sep-
tembre 1904, Mille représente le péril jaune avec une estampe intitulée Le


59 Mille, pseudonyme de Marmonier, série de cinq estampes aquarellées, 1905.
60 R. Ch. Villetard de Laguérie, Trois mois avec la maréchal Oyama, Hachette, 1905.


RIMD – n o 3 – 2012
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