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Revue de l’Institut du Monde et du Développement | 145
tent désespérément à l’assaut des idées nouvelles. Comme le poignard de Lou-
vel était une idée libérale, les torpilles et les obus de l’amiral Togo sont des
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idées révolutionnaires ». Quelques caricatures illustrent le triomphe de la
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lumière (le Japon) sur l’obscurantisme (le moujik) . En Europe et aux États-
Unis, dans un premier réflexe, la guerre russo-japonaise est donc à l’origine
d’une variété d’attitudes révélatrices de conflits d’intérêts, de rivalités histo-
riques et de conceptions politiques et sociales différentes. Dans un premier
temps, la ligne de partage ne se fait pas entre Européens et Asiatiques (ou
Blancs et Jaunes), mais suivant des préoccupations ne concernant que l’avenir
immédiat.
XI. Le Pantin
Alors que les Russes reculent en Mandchourie face à la combativité des Japo-
nais, et que le siège de Port-Arthur se poursuit, Guillaume II qui écrit à Nicolas
II, reparle de son tableau Le péril jaune : « l’entente franco-anglaise a eu
comme résultat principal d’empêcher la France de t’aider. Il est clair que si la
France pouvait venir à ton aide soit avec sa flotte, soit avec son armée, je ne
l’aurais certainement pas touchée avec mon petit doigt. Cela eût été si illogique
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de la part de l’auteur du tableau : le péril jaune » . Marlène Laruelle écrit que
« Trois figures possibles du péril jaune se dessinent alors : le nomade, le Chi-
nois et le Japonais. Le nomade marque la résurgence de la peur ancestrale des
invasions barbares, représentant d’un Gengis Khan anhistorique et punition
divine des péchés occidentaux. La Chine incarne la peur du nombre, une masse
informe, symbole d’un monde du faux-fuyant mais également capable de raffi-
nement. Le Japon occupe quant à lui la position paradoxale d’être, depuis l’ère
Meiji, le plus européen des États asiatiques, mais également la tête pensante du
prétendu complot contre l’Occident. Il propose une Asie non plus somnolente,
mais conquérante et donc concurrente de l’Europe, entrant activement dans
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l’histoire par sa puissance militaire et sa capacité d’imitation » . Si ce sont ces
trois figures du péril jaune que nous rencontrons dans le discours graphique de
l’époque, on en découvre une autre, celle de l’alliance de l’Angleterre et du
Japon. Mille dessine le combat entre l’ours et la baleine remplacée par un dra-
gon jaune affublé d’une queue de baleine étranglant l’ours. L’animal hybride
est piloté par Édouard VII. Nous avons bien une nouvelle version d’un péril
52 R. Pinon, La lutte pour le Pacifique, op. cit.
53 M. Renard, Le Collectionneur politique, 1905.
54 Guillaume II, lettre à Nicolas II du 6 juin 1904.
55 M. Laruelle, « Le péril jaune chez les nationalistes du début du siècle », in D. Savel-
li (dir.), Faits et imaginaires de la Guerre russo-japonaise (1904-1905), Cahiers de l'exo-
tisme, Paris-Pondichéry, Kailash, 2005, pp. 111-127.
RIMD – n o 3 – 2012
tent désespérément à l’assaut des idées nouvelles. Comme le poignard de Lou-
vel était une idée libérale, les torpilles et les obus de l’amiral Togo sont des
52
idées révolutionnaires ». Quelques caricatures illustrent le triomphe de la
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lumière (le Japon) sur l’obscurantisme (le moujik) . En Europe et aux États-
Unis, dans un premier réflexe, la guerre russo-japonaise est donc à l’origine
d’une variété d’attitudes révélatrices de conflits d’intérêts, de rivalités histo-
riques et de conceptions politiques et sociales différentes. Dans un premier
temps, la ligne de partage ne se fait pas entre Européens et Asiatiques (ou
Blancs et Jaunes), mais suivant des préoccupations ne concernant que l’avenir
immédiat.
XI. Le Pantin
Alors que les Russes reculent en Mandchourie face à la combativité des Japo-
nais, et que le siège de Port-Arthur se poursuit, Guillaume II qui écrit à Nicolas
II, reparle de son tableau Le péril jaune : « l’entente franco-anglaise a eu
comme résultat principal d’empêcher la France de t’aider. Il est clair que si la
France pouvait venir à ton aide soit avec sa flotte, soit avec son armée, je ne
l’aurais certainement pas touchée avec mon petit doigt. Cela eût été si illogique
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de la part de l’auteur du tableau : le péril jaune » . Marlène Laruelle écrit que
« Trois figures possibles du péril jaune se dessinent alors : le nomade, le Chi-
nois et le Japonais. Le nomade marque la résurgence de la peur ancestrale des
invasions barbares, représentant d’un Gengis Khan anhistorique et punition
divine des péchés occidentaux. La Chine incarne la peur du nombre, une masse
informe, symbole d’un monde du faux-fuyant mais également capable de raffi-
nement. Le Japon occupe quant à lui la position paradoxale d’être, depuis l’ère
Meiji, le plus européen des États asiatiques, mais également la tête pensante du
prétendu complot contre l’Occident. Il propose une Asie non plus somnolente,
mais conquérante et donc concurrente de l’Europe, entrant activement dans
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l’histoire par sa puissance militaire et sa capacité d’imitation » . Si ce sont ces
trois figures du péril jaune que nous rencontrons dans le discours graphique de
l’époque, on en découvre une autre, celle de l’alliance de l’Angleterre et du
Japon. Mille dessine le combat entre l’ours et la baleine remplacée par un dra-
gon jaune affublé d’une queue de baleine étranglant l’ours. L’animal hybride
est piloté par Édouard VII. Nous avons bien une nouvelle version d’un péril
52 R. Pinon, La lutte pour le Pacifique, op. cit.
53 M. Renard, Le Collectionneur politique, 1905.
54 Guillaume II, lettre à Nicolas II du 6 juin 1904.
55 M. Laruelle, « Le péril jaune chez les nationalistes du début du siècle », in D. Savel-
li (dir.), Faits et imaginaires de la Guerre russo-japonaise (1904-1905), Cahiers de l'exo-
tisme, Paris-Pondichéry, Kailash, 2005, pp. 111-127.
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